L’ histoire date de février 2019, encore en plein mouvement Gilet Jaune. On avait comme qui dirait le vent dans le dos.

Je suis chômeur. Enfin, au RSA. L’État me fait un chèque de 492 euros par mois et s’autorise a me casser les pieds pour me forcer à accepter des boulots a bas salaires, pour faire baisser le cout du travail par la pression de ma concurrence. En prime on nous fait la morale sur le goût de l’effort.

Je reçois un matin une petite lettre qui dit en substance qu’un algorithme malveillant m’a repéré et m’a inscrit à vidéo 3/4, tel jour telle heure rdv collectif, sous peine de radiation. Vidéo 3/4, c’est une association qui s’est spécialisée comme son nom ne l’indique pas, dans le sous-traitement des chômeurs pour pôle emploi.

Me voilà parti assister à une « présentation du dispositif ». Un brin en retard, j’ouvre toute les portes, tombe sur la salle de réunion. Des tables en carré, une quinzaine de chomeurs de tout age assis autour et debout à côté d’un écran ou sont projeté des images moches trouvé sur google, un petit brun, trentenaire : l’animateur de la réunion.

Je m’asseois, dis bonjour aux gens, mais chuuut : le power point commence. Le blabla habituel sur l’insertion, les métier « en tension » etc.

La fin du power point induit quelques instants de flottement.
– Bon, je profite de ce moment de silence pour signaler qu’à quoi, cinq minutes a pied d’ici, (les locaux sont avenue des Etats-unis) avec les gilets jaunes on occupe un rond point ! Et puisqu’à priori on est tous chomeurs ici, on a du temps, alors n’hésitez pas à passer nous voir ! Dis-je .
– C’est le rond point de Sesquière non ? Me demande un camarade de réunion, dont je remarque qu’il a des béquilles a côté de son bureau : il a une atelle a la jambe.
– Oui, on l’occupe en permanence depuis le 16 janvier ou on avait bloqué les camions !
– Ah oui, ça avait foutu un beau bordel ce jour là ! Me répond-il avec sympathie.

Une autre anecdote anecdote qui me revient, – je vous jure qu’elle est vraie, se passe quelques minutes plus tard, alors que le type nous explique la mission de vidéo 3/4 :

– L’idée, c’est regarder vos projets, réfléchir à leur faisabilité. Par exemple, un monsieur voulait devenir humoriste. On a étudié son projet, mais dans son cas, ce n’était pas très réaliste…
Je lève la main :
– En gros vous dites que vous demandez aux gens de vous confier leurs rêves, puis vous leur expliquez qu’ils ne sont pas possibles ?
Et là, le type, un peu géné, répond :
– C’est vrai… on peut dire que je suis un peu, comment dire… un casseur de rêves…

Après la séance collective, on nous prend un à un en entretien individuel. La salle se vide et je comprend qu’ils entendent bien me cueillir en dernier, ensemble. Au bout d’un moment, il ne reste plus que celui avec qui j’ai parlé des gilets jaunes et moi.
Il me dit que ce n’est pas la première fois qu’il passe par ce dispositif. Mais que cette fois-ci, ce n’est même pas sa faute s’il reste au chômage : c’est qu’il a choppé une maladie neusocomiale a l’hôpital Ducoing.
Ca m’a laissé songeur : quelques temps avant, avec des camarades, nous avions participé à une lutte dans cette hopital, aux côté des ASH, des femmes, surtout, qui font le ménage à l’hosto et dont le service allait -être sous traité à une société privée. On avait perdu, elles avait été virées.

A mon entretien, j’ai posé quelques questions a mes encadrants. S’ils étaient à vidéo 3/4 depuis longtemps ; pourquoi ça s’appelait comme ça, s’ils avaient fait des études. Elle avait une licence de philo ; lui je ne m’en souvient plus, mais il étaient là depuis longtemps. Vidéo 3/4 était… Une asso de vidéastes, recyclée dans la formation puis le flicage, dans le sillage des évolutions des politiques publiques. De mon côté, je leur ai dit que pour l’instant, je m’investissait dans les Gilets Jaunes.

Après cette petite discussion, ils m’ont « permis » de sortir du dispositif : j’étais autonome dans ma recherche d’emplois.

Je pense que j’avais bien fait de parler des Gilets jaunes !