Les manifestations contre le pass sanitaire peuvent-elles être comparées au mouvement Gilet Jaune ? Qu’est ce qui constitue un « mouvement »?
Comme le mouvement des Gilets Jaunes, les manifs contre le pass ont été appelées sur les réseaux sociaux, surtout Facebook. Partout, depuis au moins 2011 et les soulèvements arabes, les réseaux sociaux ont servis à lancer les luttes et les soulèvements. Tout se passe comme si les mouvements avaient une existence virtuelle avant de se manifester dans le monde réel : monde réel où ces mouvements vont ensuite prendre de la force, évoluer, s’étendre. Alors, les participants se rencontrent, discutent les yeux dans les yeux, luttent ensemble au coude à coude. En somme, il se crée une communauté de lutte et c’est ce qui, selon nous, marque la distinction entre mouvement virtuel et mouvement réel.

Communauté de lutte

Et la communauté de lutte, on l’a vu pendant les Gilets Jaunes, peut être porteuse d’une dynamique explosive. Du prix du carburant, on en vient au chauffage, au logement, aux bas salaires, aux retraites minables… c’est toute une condition qui ne va pas, celle d’exploités de ce système pourri, le capitalisme. Et – chose importante – ce n’est pas seulement pour soi qu’on lutte, mais aussi pour les autres.
Car dans ces moments, c’est un beau sentiment qui nous serre la gorge devant les galères qu’on se raconte, les gosses qu’il faut bien nourrir, les parents qui n’y arrivent plus. Et ça nous met en rogne, et quand cette colère-là descend dans la rue, tout est possible.
En se mettant en mouvement pour bloquer la machine capitaliste et l’attaquer, les prolos créent un formidable point d’attraction sociale : tout le monde en parle, pour en être, ou pour le craindre !
Nous, au Seum, cherchons à rejoindre cette dynamique pour participer, avec d’autres, à rendre ces mouvements plus forts. Ce qui fait la force de ces mouvements de lutte là, c’est qu’on s’y propose de lutter pour tout le monde, c’est à dire contre le capitalisme. Nous pensons que poser la question d’étendre la communauté de lutte, dans le temps, dans l’espace et dans la société, se fixer comme perspective d’accueillir tout le monde pour que tout le monde vive bien, est le seul objectif qui vaille et porte un horizon révolutionnaire.

Initiatives

Cela se joue dans mille initiatives: la constitution de première ligne qui protège de la police, la prise de bâtiments, de quartiers, comme en Colombie. Cela consiste à se solidariser avec les prisonniers et les réprimés, à mettre en place une garde collective des enfants pour permettre à tout le monde de lutter, s’organiser pour se soigner dans les affrontements, monter des cantines…
Ce qui se constitue est un mouvement international, en ce sens que partout, on va chercher des inspirations, copier et améliorer les pratiques des autres soulèvements. Le Chili regarde Hong-Kong, la Colombie regarde le Chili, et les USA et Haïti…
Et le tout – et ce sont les luttes qui nous l’apprennent – en se défiant des représentants, des partis qui aspirent à diriger nos mouvements et les étouffent pour finir par négocier avec l’État les conditions de notre défaite.

Boutiques électorales

Car la dynamique qui peut conduire à la révolution est loin d’être la seule.
Le capitalisme possède sa propre force d’intégration, lui aussi. Cette force repose sur le business. Tu t’en sortira, ou ton groupe, ou ta boite, mais pas tout le monde: les autres, ceux, qui ne sont pas « les nôtres » sont des concurrents. C’est le règne des boutiques, des communautés fermées où il s’agit de faire son beurre sur tout, y compris sur la lutte.
Nos mouvements peuvent être canalisés, maintenus à l’état virtuel, sur le terrain des réseaux sociaux, chasse gardée des administrateurs, couverts de spams, dans les eaux glacés des algorithmes. Des forces politiques sont à l’œuvre pour s’en assurer, qui se disent « antisystème » de façon floue. Elles prospèrent sur les réseaux, propagent des messages divers, où la valeur de vérité est relative car ce qui compte c’est le nombre de clics… et notamment les thèses dites « complotistes ».
C’est le règne du sensationnel, de la rumeur, des images filtrées. C’est de cela dont nous sortons en approfondissant nos luttes dans le réel. C’est ce qui permet de faire basculer l’hégémonie, de faire perdre de la puissance aux boutiques, aux administrateurs, aux divers négociants, et c’est l’enjeu : opérer un renversement où Internet devient une extension de la lutte et non pas l’inverse. L’inverse, ce que nous redoutons, ce sont des manifs qui ne sont que des extensions d’Internet. Où le collectif, la communauté de lutte, est absente, où l’énergie de la lutte est canalisée pour ne servir qu’à renforcer divers pipeaux, où l’ambition n’est pas de constituer une force qui lutte pour renverser cette société, mais plutôt de se partager des clientèles et de d’assembler un bloc électoral au service de tel ou tel candidat à la prise du gouvernement.
Car dans de nombreux pays, ces boutiques nées sur internet et grossissant comme mouvements virtuels, finissent par entrer dans les gouvernements, que ce soit en Italie avec le mouvement 5 étoiles, ou au Brésil Bolsonaro…
C’est bien la seule proposition de ces forces lorsqu’elles dépassent le groupuscule : prendre l’État et avoir « la police avec nous »… pour gérer à leur tour les gouvernements dans l’intérêt des possédants, et surtout, organiser la répression des mouvements réels, une fois bien au chaud dans les palais d’États.
Alors, ces manifs contre le pass ? Mouvement virtuels, mouvement réel ? Au-delà de cet exemple, nous aurons sans doute, à l’avenir, à nous reposer cette question…